«Ecrire, c’est à la fois se taire et crier par les mots»
Dans cet entretien, Karim Akouche, écrivain installé au Canada, nous fait le point sur son parcours littéraire et artistique. Entretien réalisé par Rachid Berdous
Algérie News-Week: Pouvez-vous vous faire connaître à nos lecteurs et nous dire ce que vous avez déjà publié ?
Karim Akouche : J’ai d’abord commencé très jeune à écrire en m’intéressant à la poésie avant de m’essayer à la nouvelle ; ensuite, vient le tour du roman. Le choix de ce dernier s’est imposé de lui-même. J’étais en train de travailler sur une nouvelle et, étant pris pieusement dans une inspiration généreuse, j’avais succombé naturellement à la tentation de m’initier à cette entreprise. En l’espace de deux mois, la verve et le souffle aidant, j’ai réussi à mener le projet à terme en accouchant «Les baisers du fantôme». Avant même la publication de mon premier opus, j’en ai écrit un deuxième que je n’ai pas encore publié, intitulé «Nos oiseaux meurent au printemps», et une pièce de théâtre traitant des droits de la femme dans le monde. J’ai plein de projets en cours. Il ne se passe pas un jour sans que je n’écrive quelque chose. J’écris comme je respire, me diriez-vous. J’ai un sentiment d’une extrême urgence que je n’arrive pas à définir et un besoin incommensurable de sonder le monde et ses hommes. Est-ce parce que la littérature est l’art qui dépasse la raison : un mystère...?
D’où proviennent, alors, cette inspiration et cette passion de l’écriture ?
Tout ce qui m’entoure est susceptible d'être source d'inspiration, à savoir la nature, les hommes et les femmes, les événements tragiques, dramatiques, burlesques, ubuesques - ou que sais-je encore ! Ces sources d’inspiration font notre histoire collective ou individuelle, mais également mon identité, la mémoire, la marche incertaine de l’histoire, l’avenir, l’exil… Par ailleurs, pour écrire, il faut avoir un flair de loup et un regard de lynx. Pour être écrivain, il faut détenir d’une certaine manière les vices du voyeur. Un voyeur avec un crayon et un calepin. Un voyeur bienveillant, pas toujours politiquement correct, qui sait consigner les notes. Pas un voyeur malsain, bien évidemment (rire). L’écrivain est celui qui sait décrire aussi bien l’enfer que le paradis. Je suis un écrivain de la noirceur, me dit un lecteur. Un romantique soutient un autre avis. Qui a raison et qui a tort ? Sans doute, personne ! Mes personnages sont graves, parfois ridicules, mais souvent touchants. C’est avec la littérature que j’arrive à apporter des réponses aux questions existentielles que je me pose. C’est principalement pour cette raison que j’ai adopté l’écriture comme mode vie. Non, mieux que ça : comme religion. J’ai dit quelque part que pendant que les uns prient dans les églises, les mosquées, les autres dans les synagogues ou les monastères, moi, je prie face à la pureté de ma feuille blanche. Les mots sont mon Evangile à moi. Ecrire c’est prier, implorer les dieux pour tenter d’exorciser son sort tragique, c’est-à-dire celui d’avoir fait partie du commun des mortels. J’écris pour cette raison : pour ne pas mourir.
Pouvez-vous nous expliquer l’idée générale véhiculée dans votre oeuvre ?
Je commence toujours par un thème autour duquel je structure une histoire. Et, poussé par un souffle créateur nécessaire, j’entreprends le tri des événements donnés, vécus, vus, ressentis ou imaginés. Ceci, avant de les combiner et les apprivoiser dans un style approprié pour en composer l’oeuvre. Quand j’écris, je suis pris dans une transe, dans une espèce de délire. Je deviens étranger à moi-même et ne vois plus ce qui m'entoure. Je deviens objet parmi les objets, ce qui me permet de découvrir leurs secrets. Ecrire est à la fois se taire et crier par les mots. C’est être seul tout en étant perdu dans une foule invisible. C’est pleurer sans verser de larmes. C’est rire sans remuer ses lèvres. C’est errer sans traîner ses guêtres. Bref : c’est voyager tout en étant cloué sur sa chaise, l’échine courbée et la plume dégoulinant la lumière au bout des doigts. Est-ce que vous avez édité en Algérie ? Je vous réponds malheureusement par la négative. En ce qui concerne «Les baisers du fantôme», à un moment donné, mon éditeur avait été tenté par un contrat de partenariat avec un éditeur algérien. Mais, suite à un fâcheux petit désaccord entre eux, le projet en est resté là avant de mourir définitivement dans l’oeuf.
Et pour votre prochain livre ?
Il portera sur le destin croisé de deux femmes, victimes de deux civilisations que, a priori, tout oppose, mais dans le fond, bizarrement, elles se rejoignent et se lèguent, chacune à sa façon, pour avilir la femme. Dans ma précédente pièce théâtrale traitant des droits de la femme, j’ai fait dire à mon personnage central ceci :
«Je ne suis pas un adepte de la féminité intemporelle
Je veux vous parler de l’histoire de la femme
Et non pas de sa nature
Des prouesses de la femme
Et non pas de sa beauté
Je veux vous chanter le passé de la femme
Et non pas son exotisme
Je ne vous laisserai pas faire d’elle une nymphe
Ni une Vénus
Encore moins une Aphrodite
La femme n’est pas une sirène
Elle n’est pas née avec une queue de poisson
Vous n’avez fait d’elle un mythe que pour démysthifier sa sagesse
Vous ne l’avez mise sur un piédestal que pour la réduire au silence
Vous ne lui avez fait des éloges que pour bien la corrompre…»
N’est-ce pas que la paix est la vocation de la femme, comme la guerre est la vacherie de l’homme ?
Est-il possible d’éditer en Algérie, du moins pour vos anciennes oeuvres, pour le lecteur algérien ?
Oui, tout est possible. Il faut que chaque partie mette le livre au centre des discussions. Que l’on parle littérature et non d’autres considérations mesquines. Il faut donner la place qui revient de droit au livre. Si les histoires produisent des livres, les livres font mieux que ça : ils façonnent l’histoire et pérennisent la mémoire. A-t-on oublié que le livre est l’avenir de l’homme ?
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Auteur présenté : François-Jacques Giraud
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