La cinquième édition du Salon du Livre de Biarritz ouvre ses portes du 09 au 10 août 2008. Cette édition rend hommage à Jean Cocteau autour d'une exposition. Seront
également à l'honneur Charles Trénet et Luis Mariano. Mais un jeune talentueux écrivain fera sa rentrée également - c'est sa première participation pour son premier roman. Karim AKOUCHE,
puisque c'est de lui qu'il s'agit, a accepté de répondre à nos questions afin de nous donner un avant goût de ce que sont ses qualités aussi bien humaines que littéraires, je vous laisse en
juger.
Tiregwa: Karim, peut-il en quelques mots, se présenter à ses futurs
lecteurs?
K.A: Je m'appelle Karim AKOUCHE. Je suis originaire d'un petit village niché dans une vallée protégée majestueusement par les imposantes montagnes kabyles. Je vis en France
depuis six ans. J’ai quitté l’Algérie juste après le printemps noir. Je suis ingénieur en conception mécanique. J’ai 29 ans. Je suis poète et romancier.
Tiregwa : Quel est ton état d’esprit la veille d’un événement aussi important dans ta
vie ?
K.A : Heureux et excité à la fois. N’empêche que depuis que j’ai signé mon contrat avec les Editions
P.I.T, certitudes et doutes ne cessent de se battre à plate couture en moi. Mais, je suis confiant, résolument confiant.
Tiregwa: Ton premier roman* sort le 10 août 2008 au salon du livre de Biarritz. Si mes informations sont bonnes, il est attendu pour cette rentrée littéraire 2008...pas moins de
...870 nouvelles publications, et pas des moindres! Tu seras donc soumis, comme tu peux l'imaginer, à une concurrence très rude. Quelles sont tes
appréhensions?
K.A: Je ne crois pas qu'il y ait concurrence entre auteurs, moins encore entre leurs livres. Les lettres et les mots ne s'apprêtent pas à ce genre de jeu. C'est plutôt le marché de
l'édition et des livres qui est très fermé pour la plupart des auteurs. Pour débuter bien, il faut commencer petit. Je dois me frayer un chemin à pas feutré, la tête vissée sur les épaules et les
pieds bien gardés sur terre. L'euphorie est souvent un piège. Derrière les jubilations se cachent souvent les déceptions. Heureusement que ma nature a horreur des exaltations
superficielles: je ne suis pas défaitiste, ni optimiste; je suis déterminé ! Je suis un fervent adepte de la règle des trois P : Patience, Persévérance et
Perspicacité.
Tiregwa: Pourquoi le choix de cet éditeur plutôt qu'un autre?
K.A: La politique éditoriale de mon éditeur est en diapason des idées que je
défends, notamment dans mon roman. Les baisers du Fantôme est une sorte de plaidoyer pour la paix et la
tolérance. Il est quelque part le triomphe de l'amour sur la haine, du bon sens sur les bêtises humaines… Les éditions P.I.T, à la leur tête M. François Giraud (en 1997, il a reçu le prix UNESCO
à l'Eduction et à la Paix), ont un but très clair: susciter un éveil des consciences et propager une éducation interactive et sans frontières pour la paix.
Le bon sens et la raison doivent l'emporter sur la haine, les fanatismes et les bêtises humaines.
Tiregwa: L'histoire de Yariv et de Leila justement... c'est uniquement une histoire de races et
de religions ou bien ...peut-être aussi celle d'un amour impossible...voire utopique?
K.A: C’est une histoire possible,
mais malheureusement rendue impossible par deux pères fanatiques. Possible, parce que l'amour entre Yaniv et Leila est un amour candide et pur, sincère et fort. Impossible, parce que le père de
Leila est un haineux et celui de Yaniv un fanatique étriqué… L'amour entre Yaniv et Leila dépasse leurs origines respectives, leurs religions. C'est un amour sans origine visible, ni signe
religieux ostensible. Il a pour seule origine : l'innocence de leurs cœurs.
Tiregwa: La littérature pour toi, c'est du vécu ou de l'imaginaire ou bien les deux à la
fois?
K.A: Les deux à la fois. La fiction se nourrit
de faits réels. C'est comme l'abstrait dans la peinture, son existence le doit à l'art concret. On ne peut pas créer une œuvre d'esprit sans toucher à l'esprit humain, sans sonder l'âme
humaine. Pour être plus précis : la littérature est la combinaison du vécu et de l'imaginaire. Quand l'écrivain se trouve dans une situation descriptive, il fait appel à son expérience, ou à
l’expérience des autres; alors il interroge son regard, son flair, ses organes de l'ouïe. Quand il se retrouve désarmé face à ses interrogations, il demande de l'aide à ses neurones,
à ses méninges…L'écrivain a besoin du tangible pour créer ses fictions. Sans cela, il faillirait à son métier d'écrivain, il serait un mystique ou un illuminé sans art, un prêcheur dans le
désert de ses viles créations…
Tiregwa: En parlant de prêcheurs dans le désert, les écrivains ne sont-ils pas en fait des hommes à cultiver des illusions?
K.A: Très bonne question. Je crois que les écrivains savent aussi bien cultiver des illusions que semer les rêves. Pour moi, chaque illusion est
un rêve lointain, un rêve reculé, un rêve impossible à saisir…Je ne sais pas où termine le rêve et où commence l’illusion. L’illusion est un rêve
altier, un rêve qui fait la tête…Les écrivains ont l'art d'apprivoiser les événements présents et futurs, de sonder les intentions de ces derniers. Ils sont quelque part des prévoyants,
clairvoyants et perspicaces. Avec leurs propres raisonnements, ils savent poser les bonnes hypothèses, et leurs conclusions sont souvent sans conteste. Albert Camus et les reportages
qu'il a effectués, en 1939, en Kabylie, en sont un exemple édifiant. Faute de s'attaquer frontalement au système colonial, c'est à travers plusieurs exemples d'une misère poignante et sans nom
qui sévissait aux portes d'Alger, que le futur prix Nobel a démontré l'inconsistance et le non-fondement de l'entreprise coloniale. L'Histoire ne tardera pas à lui donner raison…Il y a
aussi de grands écrivains, dans une période donnée de leur vie, moins clairvoyants que d'autres. Je cite à titre d'exemple Marcel Jouhandeau qui a non seulement écrit Le péril
juif, un pamphlet antisémite, mais il a aussi effectué en 1941 un voyage à Weimar sur l'invitation de Goebbels… Les écrivains sont aussi capables du meilleur comme du pire…
Tiregwa: Quand tu te projettes dans l'avenir, le soir sur ton lit...disons dans trente ans, quel homme de lettres
serais-tu?
K.A: Je serais un vieil homme, voûté, la chair sillonnée par mille et une
rides, la canne fidèle à ma main décharnée (rire). Mais aussi des livres partout, et des manuscrits à portée de la main… La littérature est pour moi une sorte de religion. Une sorte d’antidote
contre les démons qui sommeillent en moi. Je ne pourrais pas m'en passer. Je crois que je passerai toute ma vie à écrire et à lire. Pendant que les uns implorent le Tout-Puissant dans les églises
ou dans les mosquées, et que les autres le prient dans les synagogues ou dans les monastères, moi, je passerai mon temps à prier en écrivant. Quand j’écris, tout devient
charnel, organique, presque sexuel : je ne fais qu’éjaculer mes mots sur la nudité fascinante de la feuille blanche… Je ne sais prier qu'avec la plume serrée entre les doigts…
Tiregwa: Un ami,
tout récemment, me reprochait gentiment mais avec forts arguments de ne point écrire en Tamazight. L'ami en question n'est ni chauvin, ni inculte. Que lui aurais-tu répondu toi à qui on pourrait
faire le même reproche dans un proche avenir?
K.A:Les reproches de ton ami sont fondés. Je crois que le Tamazight (en l'occurrence, le kabyle pour moi) est une très belle langue. C'est une langue
poétique et musicale. Elle est une langue de poésie. La langue française est une langue de prose, de roman. Très jeune, j'ai commencé à écrire en kabyle, à rafistoler des bribes de poèmes… Puis
au lycée, entres les lectures de Les fleurs du Mal de Baudelaire et Le Bachelier de Jules Vallès, j'ai commencé à écrire dans la langue de Molière… Mais, il n'est pas exclu que
je reprenne un jour l'écriture en kabyle… On oublie souvent que la littérature est une question de verve, de souffle et d'intuition… La langue en est seulement l'outil. Mais faut-il, pour
réinventer le monde par les mots, une langue pleine de grâce et de finesse…
Tiregwa: Soljenetsyne?
K.A: Il est pour les uns un Dante, un Tolstoï, un Voltaire ou un Hugo des temps
nouveaux, un « fossoyeur » de la doctrine communiste pour les autres. Soljenitsyne a agacé les uns, comme il a enthousiasmé les autres. Bref : un grand homme qui a marqué
son temps et l'Histoire de son peuple. Son l'Archipel du Goulag est un livre qui m'a retourné telle une crêpe…Lorsqu'il a écrit « La nature humaine, si elle évolue, ce n'est
guère plus vite que le profil géologique de la terre », ce n'est pas moi qui vais le contredire…
Tiregwa: Le vieil homme et la mer?
K.A: Ernest Hemingway. Il fut un homme, un écrivain et un combattant. Il a
écrit dans Le vieil homme et la mer ceci : l'homme ça peut-être détruit, mais pas vaincu. Même si Ernest est vaincu par la tyrannie du temps, il reste/restera de lui le vieil homme:
ses mots, son œuvre et sa sagesse.
Tiregwa: Kateb Yacine et Nedjma?
K.A: Nadjma est la colère de tout un peuple. Nadjma c'était l'Algérie
rêvée, l'Algérie mythique pour laquelle nos parents et grands-parents sont morts dignement. C'était aussi l'être désiré, l'amour convoité. Nedjma ce n'est pas l'Algérie d'aujourd'hui, ce n'est
pas cette Algérie bafouée, mutilée, dilapidée, écorchée jusqu’au sang par les pourfendeurs de la paix. Nedjma c'était l'amour indomptable, l'espoir conjugué à la colère légitime de tout un
peuple. Avec une rare et belle gymnastique poétique, Kateb Yacine a réussi à plier la langue française à son vouloir-dire…La langue n'appartient pas à celui qui la caresse, mais à celui qui
la viole…
Tiregwa: Entre le rouge et le noir? Pourquoi?
K.A: Pas de ségrégation entre les couleurs, te répondrai-je (rire)…En
fait, j'aime toutes les couleurs. Les personnages centraux de mon roman ont comme deux symboles : l'arc-en-ciel et le papillon. Les deux couleurs que tu as citées me rappellent Le
rouge et le noir de Stendhal. Zola disait de Stendhal qu'il étudiait les hommes comme on étudie les insectes étranges…Il restait souvent supérieur à ses personnages, il se contentait de
disséquer leurs doutes, de décortiquer leurs forces et faiblesses… Il en faisait à chaque fois des chef-œuvres dont Le rouge et le noir…
Tiregwa: Si on te donnait la possibilité de remonter le temps, quel événement ou quel détail de l'histoire serais-tu
parti rectifier?
K.A: Si seulement j'avais ce pouvoir !…Je serais parti rectifier beaucoup
d'événements. J'aurais annulé l'invention des armes de l'arme blanche jusqu'aux armes de pointe. J'aurais interdit l'esclavage, les croisades, les conquêtes, les guerres, les dictatures, les
génocides, les ethnocides, les dictateurs, les césars, les despotes, les tyrans, …Et j'aurais chuchoté à l'oreille de l'homme ceci : « Sois humain et reste un
homme ! Bats-toi pour ton prochain au lieu de te battre pour le trône !»
Tiregwa: Le mot de la fin?
K.A: Merci infiniment de m'avoir donné
cette belle occasion de m'exprimer. J'en profite pour dénoncer la vile et méprisable censure exercée par les barbouzes d’Alger et les journalistes du sérail sur le talentueux écrivain Boualem
SANSAL… Et pour ceux et celles qui liront cette interview, j'ai envie de leur dire ceci : Rêvez et menez jusqu'au bout vos rêves. Comme l'a si bien écrit Paulo Coelho dans Le Pèlerin de
Compostelle : « Le Bon Combat est celui qui est engagé au nom de nos rêves ». Il a raison le poète. C'est à votre tour d'avoir raison. Menez, vous aussi,
jusqu'au bout vos rêves, et sachez que la vie s'en sera que plus belle en rêvant…
Vous pouvez aussi lire cette interview sur le blog d'Al-Biruni:
http://tiregwa-n-at-argane.over-blog.com/
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